FRAGMENTS

Journal d'un travail photographique et sonore sur les abords du canal de l'Ourcq

Ciels visibles

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Souffle tendu:

Une nature étrange:

C’est le grand silence qui me réveille. Je garde les yeux clos. Passe la main sur l’herbe rase, pelée par endroits. Dans mes narines, il n’y a plus trace du parfum de ma voisine. Je me lève péniblement, le sol est dur et le lit de feuilles pas assez épais. Des petites feuilles mortes, déchirées, ocre sombre, réduites en miettes couvrent mon pantalon. Mes mem- bres sont raides et mes oreilles bourdonnent. J’inspire bruyamment, secoue la tête. Je m’applique à la concentration, je scrute le faîte des arbres, la lumière dans la futaie, le ciel visible. Je me baisse et ramasse une feuille. Je presse sa peau craquelée et verte. Je vais la déchirer et finalement je l’enfouis dans ma poche.

Je reprends ma course. J’ouvre la bouche, pince le nez mais mes poumons sont trop pe- tits et je m’étrangle. Adossé à un tronc, je reprends souffle. Et là je la vois. Gracieuse, fur- tive. D’un autre âge. Je veux me joindre à elle. Me coupler à son pas, étreindre sa gorge. Je me coule entre deux bouleaux. J’ai chaud. Là-haut, mes canaux sanguins mènent grand train. Je pourrais la toucher. Mes pieds maladroits font craquer les feuilles, je suis dé- couvert. Immobile, je guette à travers les branchages, à gauche, à droite, puis derrière moi un scintillement traverse la clairière. Alors je m’élance à sa suite, je cours, je veux approcher cet animal que je n’ai aucune chance d’émouvoir, je cours, je suis en nage, un affreux point de côté à droite me fait souffrir et ahaner comme une bête mais je ne veux pas m’arrêter.

J’arrive au bout de mes forces, encore quelques mètres et je vais lâcher, m’écrouler, je tré- buche sur une racine, me voilà par terre, je me relève avec difficulté, ma mâchoire saigne, elle a heurté mon poignet, je l’essuie du revers de ma veste, je continue, je souffle mais cette chute m’a encore affaibli, je me prends les pieds dans un trou, je me dégage et em- porté par l’élan, mon buste est projeté en avant, je sens un craquement dans mon dos qui se tord, je trébuche encore et je tombe, je saigne, à bout de souffle, je ressens une crampe dans mon mollet gauche, je veux me hisser du plat de la main mais les jointures de mon coude craquent et je cède, j’entends un souffle qui se rapproche et le silence qui retentit dans ma tête et je

© Basses Lumieres 2011