FRAGMENTS

Journal d'un travail photographique et sonore sur les abords du canal de l'Ourcq

Histoire de la pieuvre

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Absorption:

La machine molle:

Ronronnement. Bourdonnement de la clim ou du chauffage. Bruit rassurant audible dans un demi-sommeil, la vie continue, je suis réveillé, dans le train, et je n’ai rien à faire pour l’instant, le train roule pour moi, je peux m’assoupir, sas avant l’effort, relâchement avant le stress infligé par les chefs, intimité étrange avec les autres passagers qui me voient dormir, recroquevillé dans un coin, bouffi, sans l’expression de séduction et de vivacité que j’arborerai tout à l’heure comme une peinture de guerre. Bercé, désarmé, sans force ni défense, revenu à l’état de vieux bébé mélancolique. Temps de latence, bulle, pas de bruit juste le roulis de la machine et le babillage de deux collègues. Pause de solitude en public.

Soit deux solitudes juxtaposées : le bébé mélancolique et la pieuvre. On a déjà fait connaissance avec le bébé mélancolique. D’abord, ce n’est pas un bébé du tout, ça pourrait être vous, ça pourrait être moi. C’est un citadin, en tous cas quelqu’un qui va à la ville ou qui la traverse, c’est quelqu’un qui a besoin de se déplacer pour aller travailler. Il va au travail comme il va à la guerre. Pour assurer sa survie, sauver sa peau et celle de ses proches, s’il en a. Pour remplir le frigo, avoir un toit, se chauffer, se vêtir et s’amuser un peu quand même. La pieuvre a un autre profil. Premièrement, elle est très très grande, beaucoup plus grande que je ne le serai jamais et beaucoup plus grande que vous, fussiez-vous un géant, un Go- liath. La pieuvre c’est ... on considère que c’est un taxon d’au moins 9999 km car on ne peut pas se prononcer avec précision sur son étendue réelle ou sur la taille véritable de ses ramifications, de même qu’on ignore le chiffre exact de ses agents et de ceux qui travaillent pour elle, qui font commerce de son corps, la soignent, la triturent et la rallongent d’année en année, lui rajoutant quelques tronçons, l’étirant à l’infini comme un ver de terre concil- iant.

« La pieuvre », dit le bébé qui s’est réveillé, « c’est l’accessoire de la connexion, c’est ce qui te donne le don d’aller partout où tu ne pourrais pas aller par tes propres moyens. La pieuvre t’accueille toi, l’unique, tes idées bizarres, et les plans que tu échafaudes le temps d’un trajet qui ne ressemble qu’à toi, qui a les parois mentales de tes fantasmes et élucu- brations. La pieuvre te rend suprêmement intelligent, tes idées circulent à 200 à l’heure, tes images mentales défilent au rythme des essieux, ton esprit est propulsé dans les hauteurs, cara- cole en tête, tu es loin, bien loin, conquérant à l’affût de nouvelles victoires, judicieusement infidèle, tu sautes de crête en crête et dévales les pistes du monde qui devient le tien. La pieuvre, c’est juste la classe internationale », conclut le bébé en reprenant l’escalator.

© Basses Lumieres 2011