FRAGMENTS

Journal d'un travail photographique et sonore sur les abords du canal de l'Ourcq

Panorama

image

Eclatement:

La ville endormie:

Industrie:

Au commencement était une grosse ventouse noire – béance - trou central par où tout est arrivé. Des tonnes et des tonnes de gravats, de déchets et détritus divers ont été déversés, broyés, attirés par la ventouse. C’est elle qui en a fait son miel. Pour une nouvelle nais- sance.

Douze étages plus bas, je sors. Louvoie entre une brigade d’intervention en exercice, la tournée des éboueurs, et la course à petits pas de secrétaires et cadres en talons hauts qui se hâtent en prenant le temps d’examiner leurs reflets dans les flaques d’huile qui font brill- er l’asphalte. Il est tout juste 1 heure. La lune embrumée se dresse au-dessus des tours, astre sombre de la clairvoyance. En traversant la passerelle, je dérange un couple d’ados qui se roulent des pelles coincés au chaud entre deux réacteurs tandis que sur la terrasse extérieure de la tour carrée, j’aperçois, sous la bonne garde d’une dizaine de policiers, un jardinier d’élite prendre soin des roses gris anthracite qui font la fierté de la ville. J’arrive à mon travail. Les cônes lumineux des tours de contrôle m’accueillent comme des points d’exclamation goguenards, je présente mon badge à l’entrée, un homme au crâne rasé, un ingénieur de la salle des machines me lance un « salut, plancton » tonitruant, il a encore ses bouchons d’oreille, je lui réponds d’une grimace nonchalante en appelant l’ascenseur. Ici, à la tour G -G comme Gigantesque- les ascenseurs sont transparents et brillent de mille feux, ils montent vers le ciel comme des fusées rutilantes. C’est vrai qu’on se sent glorieux quand on en prend de l’altitude, je me remémore : c’est bon, j’ai branché le fauteuil de ma mère, elle sera veillée pendant mon absence*, et pendant que je monte je vois mon col- lègue, celui que je remplace, qui me fait des signes dans l’ascenseur qui descend juste en face, il me crie quelque chose en cognant sur la vitre et finit par gribouiller un mot sur un emballage de sandwich : pANoRAM Dernier étage. La ville-amas, château fort greffé – boursouflure construite, excroissance - lacérée, recousue.

J’ôte mes chaussures et avance vers un tonneau étanche dans lequel je trouve une com- binaison et dépose mes objets personnels : je suis homme-grenouille, je vais passer cinq heures sous l’eau à vérifier les installations, observé et soutenu par deux gars qui vont en temps réel analyser les données que je vais recueillir. J’aime mon travail, je me vois comme un privilégié, je fais un boulot rare pour lequel je tou- che un maximum.

* : Les personnes âgées se font garder par leur fauteuil qui leur administre piqûres, verre d’eau, pruneau et anti-dépresseur. Un fil est relié à leur cerveau, à leur sang, Les accoudoirs diffusent de la musique douce, et le siège se fait pot de chambre autonettoyant quand l’envie se fait sentir. Une bouillie multi-vitaminée est servie par un robot à tous les repas avec rôti lyophilisé qui se gonfle à volonté. Parfois il leur éclate à la gueule et ça leur plaît parce que ça leur donne l’impression de faire des bulles de chewing-gum.

© Basses Lumieres 2011