FRAGMENTS

Journal d'un travail photographique et sonore sur les abords du canal de l'Ourcq

Le dernier paysage

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Le dernier paysage:

Ce qui fût est dessous:

Je suis venue de bonne heure, mon transat est bien placé, parmi les premiers rangs, on m’a proposé plusieurs fois de m’acheter ma place, certains ont essayé l’intimidation mais je n’ai pas cédé. L’eau avance, recule un peu, puis avance, elle contourne les formes et remplit par le plat, horizontalement, également, à parts égales. Des heures, nous restons à fixer cette plaine humide comme on admirerait un guerrier tellement puissant qu’il n’a plus besoin de se manifester par le mouvement. Nous formons une armée de cous tendus vers l’eau, figés, hypnotisés par elle. Nous ne sommes plus rien, que deux orbites, deux trous liquides qui se rangent à son empire.

A cette masse inflexible, on vient présenter nos doléances, nos souffrances, nos espoirs et nos rêves. On attend des réponses. Mais elle ne dit rien, et cela est utile d’une façon par- ticulière. Face à ce silence, le curiste se mortifie de plus belle, creuse en dedans de lui, se frappe la tête. L’étendue reste imperturbable. Alors, on se remplit de son poids, on se ré- gule par son calme, on se gargarise de sa force. C’est la mesure-étalon de notre puissance commune. Qu’il est bon d’être petit en son sein ! On vient pour demander des comptes, pour en découdre, et on repart tout plein de fierté et de self control.

C’est un spectacle pour âmes fortes, pour supporter cette vision certains absorbent un petit remontant, s’échangent des flasques de whisky ou de gin. D’autres, pour avoir un peu de répit, apporte de quoi se distraire. Des vendeurs à la sauvette ont investi la place, des femmes en sari proposent des tatouages au henné ou des massages. Des poubelles prati- quant le tri sélectif ont été installées sur les digues. Parfois je fais le rêve obscène que la puissance se vide à travers l’orifice de ma baignoire dans un glouglou ridicule. Quand la sonnerie retentit, chacun se lève, replie son matériel et rentre chez soi dans le calme, les cars se remplissent, les autos démarrent, aucune rixe ni éclat de voix n’est à dé- plorer.

© Basses Lumieres 2011